Jeudi 25 août 2016 — Dernier ajout samedi 20 août 2016

212 L’Arche, une expérience de vie nouvelle dans l’ouverture à l’autre,

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L’Arche, une expérience de vie nouvelle dans l’ouverture à l’autre,

Le "jeune" qui s’engage à l’Arche fait une expérience de vie avec les personnes handicapées. Le "pauvre", tel qu’il est entrevu dans les foyers de I’Arche, est accepté et reconnu dans cette ouverture à l’autre, le diffèrent. Cette expérience lui donne la vie, dans ce mouvement d’ouverture il trouve la vie, une vie nouvelle, qu’il ne connaissait pas. Avant d’arriver à l’Arche, les personnes handicapées l’auraient plutôt fait fuir. Ce sentiment de rejet inconscient, d’enfermement dont il vivait alors, se trouve "renforcé", de manière subtile et cachée par l’ambiance de rejet du handicap ou de la différence qui émane du « monde » dans lequel nous sommes. Dans les foyers de I’Arche, le pauvre est reconnu comme générateur de vie. II provoque l’ouverture, l’accueil, la compassion et la miséricorde en celui qui l’accueille. II ouvre le cœur à la vie, une vie nouvelle que le "jeune" ne connaissait pas encore. C’est avec cette expérience, qu’iI peut comprendre, après coup, cette vie nouvelle lui est donnée. Pour certains, cette vie nouvelle a quelque chose à voir avec I ’Évangile.

12. Alain ou le cœur affamé d’amour.
« Alain est venu à l’Arche en avril 1978 à l‘âge de vingt-deux ans. II avait été atteint d’une encéphalopathie fœtale avec hémiplégie cérébrale. Il ne pouvait pas marcher sans aide mais pour les grandes distances et à certains moments de fatigue ou de dépression, il avait besoin d’un fauteuil. Il a vécu avec ses parents et ses deux sœurs jusqu’à l’âge de quatre ans, puis il a été placé à l’hôpital psychiatrique jusqu’à sa venue à l’Arche. Alain était maniaco-dépressif ; il vivait des moments où il était en bonne forme, mais à d’autres moments, il se laissait mourir. II ne pouvait pas parler mais savait exprimer ses désirs par des gestes. Il est retourné vers le Père en novembre 1992.
Quel mystère t’habite, Alain, avec ta si grande soif d’aimer et d’être aimé ? Avec ton grand corps décharné ! Tu mesures au moins un mètre soixante-dix et pourtant tu ne pèses que quarante kilos, et encore ! Ta grande bouche est disproportionnée, et tu as tant de mal à avaler ! Avec tous tes boutons sur le visage, tu fais réellement penser à un adolescent en mal d’affection. Mais tu ne peux pas courir puisque I ’hémiplégie est comme redoublée chez toi. Tu es ainsi à la merci de qui veut bien te prendre. Souvent tu reprends cette position archaïque du bébé dans le ventre de sa mère, tout recroquevillé, et c’est alors difficile de te remettre droit ; on a peur de te casser, tu es tout en os.
Le regard d’Alain, on ne peut pas si vite l’oublier. II demande tellement d’amour. II est aussi très perspicace, ce regard ; il sait détecter, en celui qui l’approche, s’il y a ou non de l’amour pour toi. Je pense même pouvoir dire que tu devines quelle qualité d’amour t’est proposée, et déjà tu peux donner ta réponse. Mais qu’elle est maladroite ta réponse ! Que tu es brusque dans tes mouvements ! Quand tu as pu mettre ton bras derrière le cou d’une jeune assistante que tu aimes, c’est à croire que tu veux la manger, tant ton acharnement est grand pour avoir un gros câlin. Quelle est cette soif d’affection qui t’habite, Alain ? Est-ce tout l’amour maternel que tu n’aurais pas reçu et que tu essaies de rattraper là ? Est-ce plutôt cet instinct d’amour qui habite le cœur de l’adolescent cherchant le don de soi ? Ou bien est-ce la recherche d’un amour dont les racines sont inscrites dans ton être d’homme qui n’est pas fait pour vivre seul ? Tu sens bien, Alain, combien tu as besoin d’un autre qui puisse te révéler ta beauté, une beauté toute cachée, réfugiée dans ce regard que Dieu peut tellement illuminer. Tombé, tu demeures inerte, mendiant, à la merci de celui qui veut bien te remettre debout. C’est facile de vivre avec toi, car l’amour unifie tout en ce lieu de petitesse et de souffrance. »

La fréquentation d’Alain va changer la perspective de celui qui l’accompagne. II y a en effet plusieurs façons de vivre la vie qui nous est donnée. Certaines expériences peuvent conduire à la mort et d’autres conduire à la vie. Si je m’enferme dans mon univers à moi, sans ouverture sur l’autre, je prends un chemin de mort ! C’est le « moi », tel que I ’Apôtre Jean le décrit dans une lettre : « moi » jouisseur, accapareur, dominateur [52], qui se ferme sur lui-même, alors la vraie vie ne circule plus. Soit je peux m’enfermer ainsi ou je m’ouvre à l’autre, et dans cette ouverture même je trouve la vie qui est un Don de Dieu. Cette grâce peut agir sans que je le sache ou que j’en ai conscience. Dans ce don d’ouverture à l’autre qui m’appelle, soit par sa voix, soit par sa misère, j’entre dans la Vie et les forces « d’égoïsme » en moi s’apaisent pour laisser s’épanouir un être qui se libère en libérant l’autre. C’est une expérience, un Passage à l’acte nécessaire pour comprendre ensuite, ce qui se passe dans mon cœur. Je croyais donner vie à l’autre en m’occupant de lui, et c’est l’autre qui me donne vie dans mon ouverture à lui. Par sa Présence en manque ou en souffrance, il m’ouvre à la vie. L ’« oubli de soi » au profit de l’autre, est un chemin qui mène à la vraie vie. Ce passage est subtil, c’est à l’intérieur de ma propre vie qu’il se travaille, provoqué par l’autre qui devient pour moi générateur de vie. Je suis alors ramené à la source de la vie qui est en moi, le “Pauvre” est alors pour moi « engendrement » nécessaire pour que la vie surgisse en abondance.

« L’autre » dans la détresse, le manque ou la souffrance, donne la vie en surabondance à celui qui l’accueille. Dans cette rencontre je suis devenu le prochain de l’autre. Je suis témoin à l’Arche, de ce mystère du rapport à l’autre. Soit je suis relatif à lui et il me donne vie ; soit je me détourne de lui et s’accomplit en moi un chemin de mort. Mon existence est ainsi cachée dans l’autre, c’est l’autre, vers lequel je me tourne, qui me donne le courage d’exister, le sentiment d’existence qui me fait sortir de l’angoisse. Jésus « s’est fait » ce pauvre dont j’ai besoin pour me dépasser et trouver ainsi la vie. Il se fait le Pauvre dans les pauvres que je peux rencontrer. Le témoignage des assistants de l’Arche est unanime : dans les pauvres qu’ils soignent, ils font la découverte de ce qu’ils sont eux-mêmes. Dans les foyers de l’arche, le pauvre est au cœur, la condition pour partager cette vie de foyer étant que l’assistant reconnait la dignité du pauvre. Alors il a part à ces « noces » de l’amour qui consiste à reconnaître et accueillir sa propre pauvreté. C’est un chemin qui se réalise dans l’accueil de la pauvreté de l’autre, c’est accepter de crier sans cesse pour recevoir l’amour nécessaire à la vie.