Jeudi 10 novembre 2016 — Dernier ajout jeudi 24 novembre 2016

231 Les pauvres deviennent les messagers de Jésus

Les pauvres deviennent les messagers de Jésus,

Jésus fait des pauvres ses « envoyés, » dans leur état de pauvreté. Le procès de Jésus éclaire l’histoire des rejetés. Entre la vie des pauvres et la vie de Jésus nous découvrons des similitudes donnant des lumières surprenantes. C’est ce qui nous guide pour découvrir l’appel et la vocation des personnes handicapées. Les personnes blessées par la vie nous apparaissent comme des « icones » de Jésus dans sa Passion. La "présence" qui nous est donnée en chacune d’elles est étonnante. Leur histoire est faite d’abandon, de rejet, de moqueries et souvent de sévices ! Nous retrouvons les composantes de la Passion de Jésus.
Quand nous échangeons sur les dons de ces personnes, nous sommes émerveillés de leur écoute, de leur sensibilité, de leur attente. Ce sont les plus petits et les plus pauvres qui sont à la première place dans Royaume des cieux. « "Dieu a choisi ce qui est fou dans le monde pour confondre les sages."[173] Il a choisi ce qui est faible pour confondre les forts.

C’est par manque de liberté que Pilate fait flageller Jésus. C’est encore par manque de vision intérieure que les personnes handicapées et les plus démunies sont rejetés par la société et par l’église. C’est par l’accueil des plus petits et des plus pauvres que se dit la santé de l’humanité.
Par « jeu » politique, Pilate croit apitoyer les juifs, en exposant Jésus portant la couronne d’épines et le manteau rouge : « Voilà, je vous l’amène dehors, pour que vous connaissiez que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation, » dit-il ! [174] « Voici l’homme, » leur dira-t-il ensuite. Dans son aspect douloureux et tragique, Jésus est "l’homme" le plus libre que la terre n’ait jamais porté, c’est lui va redonner la liberté à tous les malmenés du monde. Marie la mère de Jésus, debout au pied de la Croix, sait que Jésus est innocent. Elle est libre et elle a choisi d’être là. Cette liberté intérieure nous rend à nous-même. Jean lui sera donné pour vivre la nuit du Samedi Saint. Il sera au côté de Pierre pour assurer le ministère de l’Amour.

Les pauvres, les petits, les méprisés du monde, à cause de leur pauvreté et de leur petitesse, connaissent le rejet du monde qui ne les reconnaît pas.

Les pauvres reçoivent, dans l’Amour que Jésus leur porte, une part de sa vie au milieu de nous. Ils sont pour rien de l’état dans lequel la « vie » les a emmené. Ils sont innocents de leur sort ! C’est la découverte de la vocation de ceux dont la vie n’a "humainement" pas de sens, mais qui apportent au monde un surcroit d’humanité. Comme Simon de Cyrène est réquisitionné pour porter la Croix de Jésus, ils sont là. Jésus, en nous aimant « jusqu’au bout, » revivifie en nous la liberté que le péché avait abimée. Le mystère pascal de Jésus est enveloppé de l’Amour infini du Père et de l’amour de Marie sa mère. Il se revit aujourd’hui dans la vie des petits et des pauvres que nous rencontrons. « Mais c’est de nuit, » dit Jean de la Croix et c’est dans la nuit ! Dans la reconnaissance de leur état et de leur existence vécue en Jésus, ils peuvent retrouver leur dignité humaine. Un accueil et une guérison qui sera lente va devoir être mise en place.

Quand Jésus dit à François d’Assise, rebâtis mon Eglise, c’était plus facile pour lui d’aller chercher des pierres pour refaire les murs délabrés de ce bâtiment. Jésus lui fera comprendre que c’est par sa vie donnée pour ses frères qu’il rebâtira l’Eglise. Il recevra, sur le mont Alverne, les plaies de Jésus crucifié. Nous comprenons le lien entre son choix de vie avec les pauvres et la Passion de Jésus vécue par amour.
La vie de Claire d’Assise est comme une perle cachée au fond d’un lac qui peut être insignifiante. Exposée au soleil de la communauté, elle va immédiatement resplendir.
L’Apôtre Paul, après la « rage meurtrière » qui l’habitait, a retrouvé sa liberté intérieure. Il pourra dire aux Galates : « Jadis, il est vrai, quand vous ne connaissiez pas Dieu, vous avez été asservis à des dieux qui, de nature, ne le sont pas … Devenez comme moi, puisque je suis devenu comme vous… Mes enfants, pour qui j’endure à nouveau les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que Christ soit formé en vous, je voudrais être en ce moment près de vous ! » [177] Chacun des pauvres que nous sommes va devoir accomplir un long chemin dans le Christ.

Libérés par le Christ, nous devenons libérateurs avec le Christ.
Paul dira encore : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » [178]. Les pauvres, sortis de l’exil de leur isolement, peuvent devenir des témoins habités par le Christ. L’Esprit-Saint peut réaliser en eux des merveilles. Ceux que Jésus a sauvés deviennent « Sauveurs » avec lui.
Maxime, une personne handicapée hémiplégique reprend régulièrement la phrase de Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ! » C’est la Parole de Dieu qui le touche et qui lui fait dire en confidence : « Ah, si j’avais été prêtre ! » Maxime aurait aimé être prêtre mais il est épileptique, hémiplégique et il cumule encore d’autres handicaps ! Il est ignorant de son mystère, et il ne sait pas la vie qu’il donne aux assistants qui l’assistent ! Nous, nous savons combien Maxime peut engendrer à la vie divine celles et ceux qu’il prend dans son cœur et dans sa prière. Il aime beaucoup la petitesse de Thérèse de Lisieux, en elle, il se reconnaît.

La libération par Jésus des personnes ayant un handicap, se fait doucement, dans la durée, grâce à l’accueil qui leur es fait. Claire est arrivée à l‘Arche à trente ans. Elle venait de l’hôpital psychiatrique où elle était restée six ans, depuis le décès de sa maman. Elle a vécu toute son enfance, et jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans, sur une péniche avec sa mère, son beau-père et son frère qui étaient bateliers. Claire est marquée par un handicap mais surtout par la vie familiale difficile qu’elle a vécue, à laquelle elle fait souvent allusion. Ses souffrances s’expriment par une forte agressivité, un besoin constant que l’attention soit portée sur elle. Mais avec autant d’intensité, elle sait compatir, faire plaisir et se montrer fidèle dans ses amitiés. Pour trouver la paix, il fallait que Claire soit baignée d’un bain d’amour nouveau tel que Jésus seul nous le donne. II fallait qu’elle soit rejointe par des frères et des sœurs de l’Arche, qui, dans la fidélité à leurs divers états de vie, sachent entrer en communion directe avec son cœur blessé.

II était difficile de parler de Jésus à Claire lors de la préparation à sa première communion. « Ah ! disait-elle, Jésus, c’est comme les autres hommes sur la péniche de ma mère ! » Nos meilleurs effets “spirituels” étaient rejetés car Claire qui avait connu sur la péniche de sa famille toutes sortes d’aventures. Elle ne connaissait rien de la vie chrétienne. Elle était très meurtrie affectivement et moralement par sa vie antérieure. Les blessures de sa vie antérieure l’empêchaient de percevoir la perspective d’une vie meilleure. Cependant, le reflet de l’humanité nouvelle « belle comme une fiancée parée pour son époux » est là, en sommeil et en attente au Cœur de l’humanité souffrante que nous côtoyons chaque jour en nous et autour de nous.

La vie fraternelle, le respect mutuel, la vie avec des hommes et des femmes vivants selon I ’Évangile, ont peu à peu appris à Claire qu’il y avait d’autres manières de se comporter entre hommes et femmes que ce qu’elle avait connu sur sa péniche. La vie Chrétienne de la Communauté, la relation avec son parrain, un homme engagé dans le célibat, et aussi avec le prêtre, l’homme consacré dans le presbytérat, ont permis à Claire de changer progressivement son image de l’homme. II en est de même pour l’image féminine. La présence auprès d’elle de femmes à l’aise dans leur choix de vie, fidèles dans le sacrement du mariage, ou, célibataires, fidèles à Jésus dans le quotidien de la vie, ont permis à Claire de renouveler sa perception d’elle-même.
Aujourd’hui, Jésus est quelqu’un pour Claire. Elle ne le situe plus dans la catégorie des personnes rencontrées sur sa péniche. Marie, la maman de Jésus, est aussi quelqu’un d’important pour elle. Doucement, Claire évolue vers une pacification de sa situation et de sa vie. Certes, tout n’est pas encore résolu. II arrive encore à Claire de crier aux assistants que sa mère ne “l’enfermait” pas, comme à I ’Arche, qu’elle lui procurait des hommes comme elle le voulait et qu’à I ‘Arche on n’est pas libre.
Cependant, la profondeur du cœur éveillé chez Claire lui permet de dépasser ces moments de crises, de luttes et de ténèbres. Claire sait maintenant discerner entre le profond qui donne joie et paix, et le superficiel qui trouble et ne procure pas forcément un bonheur durable. Nous sommes en marche. Si Claire a pu découvrir le mystère de Jésus présent, c’est à travers ses relations vécues avec des personnes affermies dans la foi chrétienne. C’est parce que Jésus est accueilli dans son cœur qu’il peut se révéler dans sa vie.
Le cheminement accompli par Claire se révèle aussi au jeune assistant, à la jeune assistante qui cherche sa voie. La communauté a permis à Claire de vivre, avant même parfois de pouvoir l’expliciter, dans la confiance d’amour nouveau. Elle a découvert "sa personne," dans l’Amour de la Personne-Don qui est l’Esprit-Saint, le Père des pauvres. Ce chemin se révèle aussi à l’assistant qui cherche Dieu. Ce nouvel Amour nous apprend une nouvelle façon de nous situer entre frères et sœurs. Nous sommes les enfants de notre Père des cieux, sous son regard et sa tendresse. Le Père des pauvres révèle dans le visage du pauvre, le visage du Christ Jésus. La vie de Claire est révélatrice du mystère de la vie humaine donnée par Dieu.

La “transformation” de notre Humanité dans l’Amour de Dieu ?
C’est en Marie, des l’origine, à l’Annonciation, que s’est opérée cette transformation de l’amour humain en Amour divin. Jésus, vrai Dieu et vrai Homme, réalise mystérieusement l’unité. Marie a eu une conscience de la transformation qui s’est opérée à travers les souffrances, la mort et la résurrection de Jésus. Les pauvres, les souffrants, les petits passent par ce chemin de souffrance et de mort continuellement. Dans cette lumière, ils retrouvent force et espérance. La mort à soi-même qui leur est imposée à travers le handicap est très déterminante. Les pauvres passent par des souffrances qui assimilent leur vie à la vie de Jésus. Mendiants d’amour, mendiants d’une attention humaine, ils sont de plus en plus désappropriés d’eux-mêmes. Marie devient leur modèle et l’Esprit Saint peut habiter leur cœur. Les sacrements de I ’Église, en particulier l’Eucharistie, opèrent ce passage dans le Nouvel Amour qui unit l’aimant à l’aimé.

Le mystère de Jésus, le Verbe fait Chair, et celui de Marie qui accueille cette Nouvelle Vie, nous donne à comprendre ce qui se vit dans le cœur du pauvre qui accueille Dieu en lui. Se trouvent ainsi mystérieusement imbriqués le don de Dieu, son amour infini, et la souffrance des personnes pauvres telles qu’elles se manifestent. La parole de Dieu, la vie sacramentelle actualise la réalité de la Vie qui se donne en Jésus dans le mystère pascal. La parole est vivante et éclairante pour mettre des mots sur la Vie qui se donne dans les pauvres, "j’achève en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son Corps qui est l’Église. » [43]
Pilate ne sait pas ce qu’est la vérité. Jésus dit : « La vérité vous rendra libres » [175]. Il est cette vérité au milieu des chefs des prêtres et des anciens qui le condamnent injustement. Ils sont mus par la peur de perdre leur pouvoir. Le Fils de l’homme aborde sa « descente » dans la souffrance humaine. Jésus entraîne dans son amour infini, celles et ceux qu’il choisit comme "remède" contre l’orgueil du monde. "Ce qui n’est pas pour confondre ce qui est," voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages," dit l’apôtre Paul.

Le même combat, la même agonie va ainsi se retrouver au cœur de l’humanité. « Je ne suis pas venu dans le monde apporter la Paix mais la guerre, » [176] dira Jésus dans sa marche vers Jérusalem. On se divisera autour de lui. L’humanité est divisée devant l’aide à fournir aux personnes portant un lourd handicap. La question de Jésus : "Pour vous qui suis-je," se déplace. Pour toi qui suis-je, pourrait dire le pauvre, le handicapé, l’humilié. Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, dit Jésus !