Samedi 13 août 2016 — Dernier ajout vendredi 19 août 2016

Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous.

Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, mais moi vous ne m’aurez pas toujours, dit Jésus. A l’heure ou l’humanité est si riche en technique, le risque est grand d’être déshumanisé, malgré soi, au début de ce troisième millénaire. Les pauvres de naissance que nous rencontrons et ceux qui se font pauvres de cœur à cause du Royaume sont un chemin précieux pour la Révélation du visage de Dieu. Jésus est venu nous plonger dans la grâce de notre propre mystère. Déjà dans le temps de l’Evangile sont les pauvres qui l’ont accueillis. Les grands de ce temps ont crucifié Jésus qui apportait ce nouvel Amour qui donne visage à l’humanité. Les pauvres l’ont compris et accueilli. Ils nous ouvre aujourd’hui une porte sur le mystère de la Croix de Jésus, de son Amour inconditionnel qui brûle tout. Tout rejet, toute souffrance, tout abandon vécu par les pauvres, tout ce qui défigure l’humanité est "signe" désormais de la présence actuelle de Jésus qui aujourd’hui nous sauve par sa Croix, la Croix des pauvres et des petits. Jésus venu dans la chair, nous a fait un autre Don, le Paraclet, le Défenseur, l’Amour du Père et du Fils qui est donné pour éclairer et fortifier le chemin des pauvres dans la souffrance, à sa suite. Nous sommes appelés à vivre de ce mystère, à prendre corps dans cette nouvelle humanité régénérée dans le Christ Jésus. « Prédestinés à être pour lui (le Père) des enfants bien-aimés » [78].

Marie, la sœur de Lazare annonçait déjà ce mystère de Jésus rejeté par les "grands," quand elle répandait, sur les pieds de Jésus, le parfum dont l’odeur remplit toute la maison. Marie agit selon son cœur devant ceux qui ont résolu de perdre Jésus. Qu’ils soient de l’intérieur, comme Judas ou de l’extérieur comme les pharisiens unis au pouvoir d’Hérode, ils sont dans l’adversité à Jésus. C’est le même scenario qui se reproduira jusqu’à ce que Jésus revienne. Dans le désarroi même qui l’habite, le pauvre, à la suite de Jésus, est un surcroît d’humanité pour le monde. C’est le parfum de la vie nouvelle donnée par Jésus pour l’humanité remise debout dans un Nouvel Amour. Lumière intérieure toute resplendissante, dans ce nouvel Amour, cette vie n’aura plus de fin. C’est désormais dans cette vie nouvelle que tout prend corps. « Voyez quel grand Amour vous a donné le Père, Il a donné le Fils unique pour que le monde ait la vie. » [79] C’est dans notre humanité glorifiée, grâce à l’Esprit Saint, que se vit tout « Calvaire » dans le monde. Nous devenons la vie et l’accueil de Jésus dans toute la détresse du monde.

L’Évangile du bon samaritain [80], cet homme qui est saisi de compassion devant “l’autre” à demi-mort sur le bord de la route, nous éclaire pour discerner l’œuvre de Dieu dans notre amour. Qu’est-ce qui l’attire vers lui ? Quel est cet Amour provoqué dans son cœur par la misère du blessé et qui le fait se mettre à son service, qui lui fait prendre sur ses biens du vin et de l’huile pour soulager le malade, et proposer à l’aubergiste d’en prendre soin jusqu’à son retour le lendemain. Quelle production, spiration d’Amour est à l’œuvre dans cette rencontre ? En quoi la misère de l’autre peut provoquer cet Amour en naissance perpétuelle et donner alors cette joie de vivre retrouvée nulle part ailleurs ?

Alain ou le cœur affamé d’amour.
Une application concrète de cet Evangile, [80] pourrait nous être fournie aujourd’hui par Alain accueilli dans la Communauté de l’Arche. Alain est venu à l’Arche en avril 1978 à l‘âge de vingt-deux ans. II avait été atteint d’une encéphalopathie fœtale avec hémiplégie cérébrale. Alain pouvait marcher sans aide, mais pour les grandes distances, et à certains moments de fatigue ou de dépression, il avait besoin d’un fauteuil roulant. Il a vécu avec ses parents et ses deux sœurs jusqu’à l’âge de quatre ans, puis il a été placé à l’hôpital psychiatrique jusqu’à sa venue à l’Arche.
Dans cette structure hospitalière, Alain a vécu le rejet. Même si sa famille ne pouvait pas faire autrement, le fait est là, Alain se trouve abandonné à d’autres mains. Quelle que soit la douceur et l’accueil de la prise en charge thérapeutique, pour Alain, la suite de Jésus dans sa Passion se poursuit. Croyant, je le lis ainsi dans ma foi. Pour lui, il faudra la Révélation de Jésus par une Parole, par des gestes d’Amour. C’est ainsi que nous retrouvons l’Evangile, ou les personnages mis en œuvre nous rejoignent dans notre quotidien.
Alain était maniaco-dépressif ; il vivait des moments où il était en bonne forme, mais à d’autres moments, il se laissait mourir. II ne pouvait pas parler mais savait exprimer ses désirs par ses gestes. Il est retourné vers le Père en novembre 1992. Pour rejoindre Alain, répondre à ses désirs, il nous fallait le deviner ! Eviter les projections s’imposent, mais nous ne pouvons pas faire autrement que d’imaginer et confronter cette imagination à la réalité que nous pouvons lire chez lui pour être confirmés.

« Quel mystère t’habite, Alain, avec ta si grande soif d’aimer et d’être aimé ? Avec ton grand corps décharné ! Tu mesures au moins un mètre soixante-dix et pourtant tu ne pèses que quarante kilos, et encore ! Ta grande bouche est disproportionnée, et tu as tant de mal à avaler ! Avec tous ces boutons sur le visage, tu fais réellement penser à un adolescent en mal d’affection. Mais tu ne peux pas courir puisque l’hémiplégie est comme redoublée chez toi. Tu es ainsi à la merci de qui veut bien te prendre. Souvent tu reprends cette position archaïque du bébé dans le ventre de sa mère, tout recroquevillé, et c’est alors difficile de te remettre droit ; on a peur de te casser, tu es tout en os.

Le regard d’Alain, on ne peut pas si vite l’oublier. Alain demande tellement d’amour. II est aussi très perspicace ce regard ; il sait détecter, en celui qui l’approche, s’il y a ou non de l’amour pour lui. Je pense même pouvoir dire que tu devines quelle qualité d’amour t’est proposée, et que déjà tu peux donner ta réponse. Mais qu’elle est maladroite ta réponse ! Que tu es brusque dans tes mouvements ! Quand tu as pu mettre ton bras derrière le cou d’une jeune assistante que tu aimes, c’est à croire que tu veux la manger, tant ton acharnement est grand pour avoir un gros câlin. Quelle est cette soif d’affection qui t’habite, Alain ? Est-ce tout l’amour maternel que tu n’aurais pas reçu et que tu essaies de rattraper par là ? Est-ce plutôt cet instinct d’amour qui habite le cœur de l’adolescent cherchant le don de soi ? Ou bien est-ce encore la recherche d’un amour dont les racines sont inscrites dans ton être d’homme qui n’est pas fait pour vivre seul ? Tu sens bien, Alain, combien tu as besoin d’un autre qui puisse te révéler ta beauté, une beauté toute cachée, réfugiée dans ce regard que Dieu peut tellement illuminer. Tombé, tu demeures inerte, mendiant, à la merci de celui qui veut bien te remettre debout. C’est facile de vivre avec toi, car l’amour unifie tout en ce lieu de petitesse et de souffrance. En te voyant je pense à Jésus.

"Tout ce que vous aurez fait au plus petit des miens, c’est à moi que vous le faites" a dit Jésus. C’est le Don de la Parole qui nous donne de faire un pareil rapprochement de foi entre le mystère de Jésus et la vie d’Alain. Il se donne aussi dans le ressenti de ceux qui fréquentent Alain et qui parlent ensemble de lui avec une grande bienveillance. Quand leur "dire" converge avec une belle précision, nous avons une intelligibilité de la personne d’Alain qui n’est à négliger. Rester toujours dans l’Esprit Saint pour comprendre notre expérience avec Alain, cela relève de l’intime très personnel ! Pour comprendre ce qui nous est donné à vivre, nous pouvons encore faire des rapprochements éclairants avec les expériences données dans l’Evangile par Jésus et Marie.

Jésus s’est donné tout petit à sa mère Marie dans une telle fragilité. Cette fragilité de Jésus reçue par Marie est une expérience unique de la Mère de Dieu. Le regard de tendresse de toute maman sur son enfant demeure l’icone de la tendresse de Marie que nous n’avons pas eu la chance de contempler. L’abandon du tout petit sur le cœur de sa mère est icône de l’abandon de Jésus sur le cœur de Marie. Jésus a été l’agonisant, avant de reposer inerte, après sa mort, entre les bras de sa mère. Toute situation de grande détresse semblable nous remet devant la situation de la Passion de Jésus. "Mon Dieu, que tes chemins sont impénétrables" ! Toi seul sais quelle forme d’amour éveille le cœur si affamé d’Alain. Tu unifies en toi tous les amours, en toi, ils sont Amour.

Que c’est difficile, Seigneur Jésus, de savoir quel amour nous habite. Toi seul et ton Esprit Saint le savent en nous. Et pourtant il nous est demandé d’en devenir conscients. Il nous faut, pour aimer, entrer dans la purification de l’amour. Marie, aide-moi à découvrir et à reconnaître ton Amour, Jésus reposait, tout petit, sur ton sein et il éveillait l’amour dans ton cœur. Serait-ce ce qu’Alain provoque à la chapelle dans le cœur de l’assistante qui le porte dans ses bras, quand il est si abandonné, si paisible ? Il nous faut recevoir ses confidences et son vécu. L’expérience de son cœur met en œuvre tout ce qui fait sa vie. Elle peut revivre psychologiquement toutes sortes d’expériences, bonnes, ou plus difficiles à regarder. Dans cette intimité donnée à la chapelle, en présence de la communauté, nous sommes dans un profond respect de ce qui se vit dans le cœur d’Alain et dans le cœur de son assistante. Au dire de cette personne, la présence de Jésus et celle d’Alain ne font qu’un, au cœur de l’Eucharistie.

Jésus s’est fait si relatif, si dépendant, si fatigué au puit de Jacob, c’est pour nous, il nous faut savoir l’interpréter. Marie, dans le silence de son Amour de la vie publique de Jésus, nous aide à comprendre son Amour qui régénère. Jésus, que provoquais-tu au cœur de la Samaritaine quand tu lui demandais à boire ? Elle se sentait libre alors de relire sa vie dans toutes ses obscurités. Serait-ce quelque chose de cela qu’Alain provoque en nous quand il est si accablé qu’il réveille notre amour, parce que seul notre amour peut le mettre debout ? II y a dans la demande d’Alain un tel engagement que nous pouvons très facilement nous défendre et nous contenter de jouer un rôle éducatif. Mais nous ne sommes pas dupe, nous connaissons cette attente cachée au fond du cœur d’Alain : “M’aimes-tu ?” Que répondre ? Comment répondre ? Jusqu’où nous engager ? Serait-ce jusqu’à ce don inconditionné du cœur de Jésus : aimer jusqu’à tout donner, aimer jusqu’à se recevoir de la demande d’amour de l’autre. Nous pressentons ici combien la vocation chrétienne nous ouvre à un Amour qui est au-delà de l’amour.

Marie, mue par l’Esprit Saint, invisiblement, veillait et venait en aide à Jésus par son Amour, dans le don si mystérieux de son agonie et de sa mort. Elle est la première sauvée pas la Passion de son Fils Jésus. C’est à la Croix qu’elle va prendre conscience de ce Don ineffable et si merveilleux pour elle. Jésus, quand tu as été fait le dernier des derniers, abject, maudit, recevant la haine et la violence, et finalement la mort, que provoquais-tu dans le cœur de Marie ta mère ? Serait-ce ce sentiment si éprouvant et si cruel de se sentir maudit, inutile pour le monde et pour Dieu ? Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? Nous entrons dans une compréhension de ce mystère, quand Alain a provoqué de si grandes émotions dans notre cœur. Nous avons cru qu’il allait mourir. Une telle odeur de mort avait envahi sa chambre, nos cœurs et même tout son foyer. Il n’a pas moins fallu que la présence Eucharistique du Ressuscité, dans le sacrement de son Corps eucharistique, que nous avions voulu présent dans cette chambre qui devenait déjà si mortuaire. Quelle horreur dans nos cœurs, que cette odeur de mort, ce sentiment de ne plus rien pouvoir faire ! Même les médecins à l’hôpital et les spécialistes en psychiatrie ne pouvaient plus rien. II y avait encore le prêtre, c’est vrai ! C’est lui, en effet, qui nous a aidés à ressusciter notre cœur. Que nous fallait-il croire ? Croire en l’amour éternel ? Croire surtout que notre amour, uni à l’Amour de Jésus était l’unique remède au mal d’Alain.

Avec Jésus ressuscité, nous nous sommes réveillés. En nos cœurs avais été éveillé une présence de compassion semblable à celle de Marie à la Croix, cet amour de la compagne, si mystérieux. « Un frère pour son frère est comme une tour fortifiée. » [56] Grace à Alain, nous aussi, nous avons expérimenté cet amour si fort, c’est lui qui a remis Alain debout. C’était déjà comme une résurrection. Avec Jésus ressuscité, nous nous sommes réveillés. Mais alors, Jésus, ce qu’éveille en moi le cœur d’Alain si assoiffé, serait-ce cet Amour éternel de ton Cœur de Dieu ? Serait-ce cet Amour trinitaire dont chaque facette réfléchie en nous est si riche, si absolue et pourtant si révélatrice de toutes les autres ? Alain serait-il celui que tu m’envoies, pour me déterminer à cet amour nouveau, à cet amour unique, à cet amour qui prend toutes nos énergies et tout notre être pour le recréer en Dieu, le refaire à son image et à sa ressemblance ? Seigneur Jésus, c’est dans le secret de l’Évangile que tu nous apprends la véritable humanité. Les pauvres sur notre chemin sont une invitation à découvrir ce cœur en attente qui est au fond de nous. C’est une grâce de pouvoir ainsi le découvrir. Remonter ainsi jusqu’à ton cœur divin Seigneur Jésus et méditer la compassion de Marie. Alain aura été l’icône si mystérieuse qui nous a fait prendre ce chemin.

II y a là une expérience de la paternité divine. “Qui me voit, voit le Père” [81], dit Jésus. II est ce Bon Samaritain, venu d’ailleurs, qui vient sauver l’humanité qui a été blessée par la rupture de l’origine et qui se blesse encore par le péché personnel, le refus de Dieu. Cette expérience de Paternité révélée par Jésus se donne à vivre quand nous demeurons rivés à la Source, en adoration vers ce Dieu qui nous crée et qui nous sauve. De l’image de Dieu en nous, sauvée par le Christ, surgit cette compassion, “réalisation” de l’Amour sans mesure de Dieu dans notre chair humaine : “l’Amour de Dieu a été répandu en nous par son Esprit qui nous a été donné.” [82]

Vos témoignages

  • Helene 13 août 2016 22:07

    Wahoo, un immense merci SAINT Pierre. Gilbert pour la beauté de vos écrits, c’est très émouvant et ça remue mon cœur …
    Par contre je ne comprends pas cela : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, mais moi vous ne m’aurez pas toujours, dit Jésus ». J’ai l’impression que quand jésus dit ça il ne se « prend » pas pour un petit ?! J’aimerais bien que vous m’expliquer père Gilbert.