Samedi 19 août 2017

a Ma vie, mon histoire et ma conversion chrétienne.

Ma vie, mon histoire et ma conversion chrétienne.
L’Ami du pauvre est un document qui fut partagé entre un certain nombre de frères de l’Arche réunis pour échanger sur cette question : Comment sommes-nous devenus des « amis des pauvres ! » Les pages qui suivent sont un approfondissement de ma vie, de mon histoire et de ma conversion chrétienne.

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Pour devenir l’ami du pauvre qui est en moi, il m’a fallu un long cheminement qui m’a fait franchir bien des étapes.

A/ -Il me fallait d’abord sortir de la « pauvreté accablante » dans laquelle je me trouvais et qui était un obstacle à la reconnaissance du Don de Dieu en moi, de ma propre personne.

B/ -Je me suis aperçu que vouloir sortir de cette pauvreté en demeurant dans les valeurs du monde était une « illusion » dangereuse pour accéder à la recherche de mon être profond.

C/ -C’est « divinement », grâce à Jésus, que la reconnaissance de mon être de pauvre a pu se réaliser et que l’épanouissement de ma personne a pu commencer à se reconstruire selon la Bonne Nouvelle de l’Evangile.

D/ -La vie sacramentelle et la vie en présence de Dieu fut pour moi un « moyen » divin pour ressusciter avec le Christ Pauvre et vivre avec les pauvres.

- A/ -Il me fallait d’abord sortir de la « pauvreté accablante » dans laquelle je me trouvais et qui était un obstacle à la reconnaissance du Don de Dieu en moi, de ma propre personne.


Mon enfance. Je suis né le 16 juillet 1940 dans les montagnes des Vosges, alors que notre pays était en pleine guerre, occupé par les allemands qui sont arrivés dans ma région la même nuit. Dès ce moment ils avancèrent l’horloge d’une heure. A ce propos, mon frère aîné m’a rapporté, que récemment, nous avions trouvé dans l’horloge d’une église voisine, un petit papier caché dans le mécanisme d’horlogerie : « Untel… ai avancé l’horloge d’une heure le 15 juillet 1940 ». J’aime me souvenir que je suis né officiellement, le 16 juillet à 0 heure, en fête de Notre Dame du Mont Carmel. Marie s’est « imposée » à moi et m’a été d’un grand secours dès mon premier jour, avec une grande douceur et un très grand respect et je l’en remercie. En effet, à ma naissance, mon père mobilisé était absent, et c’était le couvre-feu ! Dès le soir du 15 juillet, ma mère qui était entrée dans les douleurs de l’enfantement allait me mettre au monde, elle avait comme aide la fermière voisine ! Ma tante qui était à la maison, était allée chercher le médecin. Il est arrivé beaucoup plus tard ! Ma pauvre mère n’était pas encore « délivrée » ! Après l’avoir soignée le médecin se pencha vers moi ! Quand il me vit dans mon berceau il s’exclama : « Qu’avez-vous fait ? » car je baignais dans mon sang, la voisine n’avait pas bien ligaturé le cordon ombilical, j’ai fait alors une hémorragie qui aurait pu m’être fatale ! Je suis resté « rachitique » longtemps et je peux comprendre pourquoi je suis marqué par la « survie ». Ma mère m’a raconté cela alors que je l’interrogeais à propos de ma naissance.
Mes parents étaient propriétaire d’une petite ferme dans les montagnes vosgiennes, un peu en dehors de la bourgade de Trougemont, dans la commune de Basse sur le Rupt. Nous étions les cinq enfants d’une famille d’agriculteurs, j’étais le quatrième, une petite sœur nommée Annette est née deux ans après moi. Ma mère, Marguerite était tisserande, elle travaillait à l’usine du village. Mon père Robert travaillait à la ferme. Mon frère ainé Paul a travaillé très tôt comme granitier et mes deux sœurs ainées Yvonne et Lucienne travaillaient à 14 ans dans l’usine de textile avec maman. Je suis resté très attaché à ce petit coin de terre sur lequel j’ai vu le jour. Que dire de ma petite enfance ? Mon premier souvenir est celui d’un char américain qui remontait le sentier conduisant à notre petite ferme. Il me faudrait parler des privations, de la peur et de l’angoisse ! Nous vivions dans la cave dans la crainte des bombes et des inquisitions car nous avions caché des soldats marocains dans le grenier de la ferme. Je passe sur quelques souvenirs précoces pour me situer vers l’âge de 5 ans. Il nous fallait sortir des ruines laissées par la guerre ! Il n’est pas facile d’apprécier ce qui m’a « marqué » le plus dans ma vie d’enfant ! Comment discerner les effets des violences que j’ai subies et dont je n’ai pas toujours la mémoire ? Petit, j’allais garder les chèvres sur la colline. Je me souviens des jeux dans lesquels très intrépide, j’entraînais ma petite sœur Annette. Notre maison était retirée à flanc de coteau, en limite du village. J’ai le souvenir de mon arrivée à l’école communale vers six ans, seul au milieu de trente enfants que je ne connaissais pas. Je suis toujours resté très sauvage, nos relations étaient « familiales » avec mes tantes et les « parents » des villages voisins.

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Mon père était un homme « maladif » qu’il ne fallait pas contrarier, sinon il devenait violent, surtout quand il avait bu un verre de vin ! Quelles traces laissent en moi ces longues soirées d’attente quand il rentrait vers 24 heures le soir ? Nous étions ensemble avec ma mère et mes sœurs et nous avions réellement peur de lui quand il rentrait, souvent ivre. Je me souviens d’un soir ou ma mère me plaça dans leur lit car elle ne voulant pas y être et croyait que mon père pourrait s’endormir très vite. J’étais le seul qui pouvait être à cette place car mes sœurs étaient plus âgées que moi ! J’ai encore le souvenir de son « approche » quand il croyait que c’était ma mère qui était à côté de lui, je devais avoir 7/8 ans ! J’ai sur le front les cicatrices causées par les sabots que j’ai reçu en pleine nuit, ils étaient destinés à ma mère par mon père qui était ivre. Lors de ces bagarres de la nuit autour de la maison nous essayions de nous cacher avec notre mère. Je m’interposais entre eux quand c’était devenu trop difficile pour ma mère. Je crois que toutes ces violences restent marquées au fond de moi ! Si j’étais dans la cour de récréation de l’école que traversait la route et que je le voyais arriver sur son vélo pour aller au « commerce » acheter un litre de vin, je mourais de honte. J’aurais aimé me cacher dans un trou de souris !
Mon père jouait de l’accordéon dans les fêtes pour amuser les gens. Là encore, je sentais son ambivalence que je n’aimais pas. J’étais très agile pour disparaître vite quand il voulait me frapper, mais par derrière, et de manière très sournoise, les coups redoublaient quand j’étais sous sa main ! Quel traumatisme va provoquer en moi le désir de suicide de ma mère quand elle déclarait ne plus pouvoir vivre les violences de mon père, et qu’elle voulait se donner la mort ? J’étais agrippé à ses jupes la priant de ne pas faire cela quand elle prenait la corde qui attachait les chèvres ! Je me revois encore à cet endroit tirant sur la corde qu’elle tenait dans ses mains, je devais avoir 8 ans. S’il y avait des invités à la maison, la réception se terminait presque toujours en éclats de voix et en disputes, c’était à un point tel que je redoutais toute fête qui pouvait être à la maison et ailleurs. Les rencontres familiales se terminaient toujours mal. Aujourd’hui encore j’appréhende les fêtes, sauf les fêtes liturgiques ! Dans ces tensions familiales, mes sentiments à l’égard de mon père étaient mélangés. Nous étions « avec » notre mère pour la protéger et en même temps il fallait faire le lien avec mon père ! Je pourrais prolonger ces remarques mais à quoi bon ? Mon père pouvait être par ailleurs très agréable, je l’admirais quand il reparait les chaussures ou faisait des outils pour travailler. Je travaillais dur avec lui pour chercher du bois pour l’hiver. Vers l’âge de 10 ans j’ai dû être opéré d’une hernie, en effet, je dépassais la mesure de mes forces en portant de trop lourdes charges. Ma mère était très courageuse et travaillait beaucoup. Elle veillait avec mes sœurs sur la maison pour la rendre agréable. Elle était « pieuse, » je m’en suis aperçu plus tard, quand Annette me le racontait.

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Nous luttions donc contre la misère, contre des pauvretés de toutes sortes. Je n’avais pas beaucoup de temps pour m’amuser ! Je crois que l’attitude défendue et volontaire que j’ai développé alors me poursuit encore aujourd’hui, au moins inconsciemment. A l‘école communale il me fallait réussir ! J’étais presque toujours dernier de la classe ! La mention de mon livret scolaire était habituellement : « Elève dissipé et paresseux, peut mieux faire. » Je crois que l’instituteur m’avait pris en « grippe », il me tirait les oreilles et je recevais souvent des coups de règle sur les doigts. Je compensais cela en jouant avec mes camarades, il croyait alors que je le provoquais en chahutant avec les autres ! Je culpabilisais de faire sans cesse des inversions dans les lettres en écrivant ! C’est longtemps après que je me suis aperçu que j’étais dyslexique. J’inversais les lettres et les phrases. À l’époque, dans notre montagne, nous ne connaissions pas ce qu’était la dyslexie ! Il m’était difficile de suivre les leçons et je devais être plus attentif pour suivre les exercices proposés. Je n’avais pas de mémoire ! J’en souffrais. Il faut dire que je ne la cultivais pas beaucoup ! Ce sentiment de pauvreté et d’inadaptation dure encore aujourd’hui. Je le remarque aussi chez les personnes qui nous sont confiées à l’Arche, elles sont maladroites avec les sujets qui les dépassent, cependant elles sont très à l’aise quand le niveau d’expression et d’écoute est celui du cœur, de l’Evangile. A la maison je n’avais ni le temps ni « l’espace intérieur » pour faire mes devoirs. En rentrant de l’école, il me fallait aller chercher du bois et garder les chèvres avec Annette. Heureusement je profitais de ces situations pour jouer avec elle !
Du monde « clos » de cette petite bourgade nous sortions de temps en temps. C’était l’ouverture à la famille du côté maternel. Nous allions à pieds à Saulxures à 15 km de là, chez mes tantes. J’étais heureux de jouer avec mes cousins et mes cousines. Enfant, j’aimais beaucoup regarder une revue intitulée « le débrouillard ». Un lieu était vécu « différemment » pour moi, c’était le catéchisme. C’est la fille du directeur de l’usine ou travaillait ma mère qui le faisait. Elle était bossue, très gentille et elle m’aimait beaucoup. C’est un des rares souvenirs positifs que je garde de cette période. Cependant, après, ce fut le Curé qui faisait le catéchisme. C’était un homme difficile. Pour justifier ses violences et ses colères on disait qu’il était « ancien trépané de la guerre. » Ce Curé n’était pas « drôle » et il me faisait peur, il ne fallait pas « broncher » avec lui sinon les coups pleuvaient, comme à la maison, comme à l’école. Pour faire ma première communion il fallait passer un examen écrit. Tout le canton était réuni à dans la petite ville de Vagney dans une grande salle de classe. Vingt questions écrites nous étaient posées ! J’ai obtenu 3/20 ! Grace à Dieu le rattrapage a été plus facile et plus adapté. Quand j’ai senti l’appel à suivre Jésus, je me suis dit : « tout » mais ne pas être prêtre diocésain, comme l’Abbé Maxel !
Vers l’âge de quatorze ans je me sentais à « l’étroit » à la maison et au village et j’ai choisi d’élargir mon horizon. Je n’avais aucune conscience qu’une vie intérieure était là, à l’intime de mon cœur. Je ne m’apercevais pas combien le vent, les saveurs de la nature, le chant des oiseaux étaient importants pour moi. Une sensibilité à la beauté de la nature m’habitait dont je n’avais pas conscience ! La réalité de ma vie spirituelle m’était aussi cachée. C’est un événement qui s’est passé beaucoup plus tard qui m’a éclairé sur la sensibilité qui m’habitait alors. J’ai reconnu que Jésus était présent, caché. Il m’a été donné de le comprendre lors d’une retraite que je faisais pour discerner le passage au grand séminaire chez les Pères blancs, dix années plus tard en 1964. Ce discernement avait lieu chez les Jésuites de Manrèse. C’était à l’occasion du sacrement de réconciliation que me fut révélée cette grande sensibilité spirituelle.

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J’étais allé me confesser et je revenais à la chapelle pour prier. Là, je m’aperçus par une révélation intérieure, que je ne croyais pas au pardon ! En effet devant les « misères » de notre humanité, les violences découvertes à l’armée et encore pour beaucoup d’autres raisons je ne croyais pas que Jésus puisse nous pardonner toute cette misère. Dans cette prise de conscience, je suis allé me « re »confesser à nouveau. Le prêtre en me voyant revenir me demanda si j’avais oublié quelque chose ! Puis, comprenant ce que je lui partageais, il me redonna le pardon. J’allai à nouveau la chapelle et je me suis « retrouvé » alors dans une situation du passé que j’évoquais quand j’étais enfant dont je n’avais pas conscience jusqu’alors. Je revenais à la maison après être allé me confesser auprès du Curé, j’étais sur le chemin du retour, dans la montagne, et je revois encore intérieurement l’endroit. Des sentiments très forts de joie, d’amour et de beauté, de présence de Dieu qui m’avait été donné ce jour-là me furent redonnés à Manrèse ! J’étais alors intérieurement comme dans la situation de mon enfance, alors que je venais de me confesser ! C’était à l’époque de mes douze ans ! Je n’avais à ce moment-là aucune conscience de ce qui se vivait à l’intime de mon cœur, à quel point Dieu était présent dans ma vie. C’est ce jour-là, à Manrèse, que je m’en suis aperçu quand cette présence de Dieu me fut redonnée dix ans après, au retour de la confession au village de Planois.
Du monde « clos » de cette petite bourgade nous sortions de temps en temps. C’était l’ouverture à la famille du côté maternel. Nous allions à pieds à Saulxures à 15 km de là, chez mes tantes. J’étais heureux de jouer avec mes cousins et mes cousines. Enfant, j’aimais beaucoup regarder une revue intitulée « le débrouillard » Vers l’âge de quatorze ans je me sentais à « l’étroit » à la maison et au village. J’aurais aimé élargir mon horizon, être reconnu par ceux que je sentais plus importants que moi. Je ne devais pas montrer que leurs grossièretés me blessaient ! Je me sentais mal avec les plaisanteries que j’entendais et pour ne pas être « ridiculisé ou rejeté » je me taisais.


Si je fais le point sur les difficultés qu’il m’a fallu affronter dans mon enfance et qui ont fait de moi un « pauvre », je trouve la violence infligée par l’extérieur. Je faisais face à cette violence par une introjection de cette violence à l’intérieur. Elle s’exprimait dans le secret contre ces « proches violents » et contre « Dieu » par des injures, c’était le moyen caché de me défendre. J’ai compensé la dyslexie par la triche, « les anti sèches ». Je copiais sur le voisin pour ne pas rendre les feuilles blanches aux examens. Je feignais ne pas entendre les grossièretés en étant indifférent, comme si cela ne me touchais pas, alors que j’étais profondément mal à l’aise et qu’elles s’inscrivaient en moi ! Tout cela provoquait de l’ambigüité chez moi car je me construisais une attitude double : j’étais extérieurement « bien », défendu et fort face aux autres pour ne pas montrer ma souffrance, mais j’étais douloureux et blessé dans le secret de mon intérieur. Personne ne s’en doutait ni ne pouvait le percevoir. Ces attitudes défensives me demandaient une grande énergie qui aurait pu être utilisée pour me construire. A part quelques exceptions, le « religieux » était un monde difficile à comprendre, il me fallait faire des efforts avec un langage religieux que je ne connaissais pas et une mémoire défaillante. Mon père était opposé à la religion et il n’arrêtait pas de jurer, mon frère ainé aussi ! Ce terrain religieux était en friche en moi. Dans ce contexte de mon enfance, être « l’Ami du pauvre, » n’était pas naturel, j’étais trop conscient de ma pauvreté ! Les plus faibles étaient dominés par les riches qui avaient des places de responsabilité dans la cité. Je me sentais du côté de la faiblesse, inferieur aux gens plus aisés qui avaient plus de moyens pour réussir, cette « pauvreté » me paralysait et cette « non-reconnaissance » m’handicapait.

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