Mardi 14 août 2018

aj. Viens, mon bien-aimé… Nous sortirons dans les champs, nous passerons la nuit dans la campagne.

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Viens, mon bien-aimé… Nous sortirons dans les champs, nous passerons la nuit dans la campagne.

Par la nuit dévêtue d’étoiles/ Et d’une splendeur sans égale/ J’irai sur les places, dans les rues/ Plus loin que ma vie suspendue :/

Le lien entre l’aspect « religieux » et l’aspect « psychologique » dans notre vie est subtil ! Nous pouvons entrer dans un chantage affectif ou religieux très facilement et de manière particulièrement déguisée. « Ton copain, c’est Franco » (psychiatre) me disait Jean Claude avec beaucoup d’agressivité quand il était en colère. Il avait compris que les synthèses faites avec le Dr. Erol Franco l’obligeaient à sortir de son « personnage religieux » pour grandir dans la vie fraternelle ! Nous étions ensemble de bons « amis » et il nous fallait beaucoup de vérité pour ne pas entrer dans une attitude religieuse qui aurait été servile en cachant la réalité de la vie communautaire. Si nous grandissions dans la vie théologale, il nous faut grandir aussi dans la vie en commun. Certes, quand nous sommes dans la détresse, nous savons que Jésus nous aime, qu’il nous a sauvé, et qu’en Lui tout est déjà réconcilié. Cependant au niveau psychologique il faudra beaucoup de temps pour nous guérir de tout ce qui encombre encore notre esprit, nos souvenirs et notre mémoire. Plus la blessure qui nous a été faite est grande, plus il nous faut atteindre à une grande profondeur pour rejoindre l’autre. C’est par nos blessures que nous pouvons comprendre la blessure des autres. C’est quand nous sommes « sortis » du traumatisme de notre misère que nous pouvons parler ainsi de la souffrance. La fréquentation de Jésus dans la prière et la contemplation de sa vie m’a ouvert un chemin de guérison, le chemin de la Résurrection. Alors j’ai pu commencer à le suivre et à devenir moi-même.

Au matin, nous irons dans les vignes, nous verrons si les pampres fleurissent, si le bourgeon s’est ouvert, si les grenadiers sont en fleurs.

Pour découvrir la présence de Jésus dans les pauvres, nous comprenons qu’ils ont besoin d’être évangélisés ! L’Evangile, la vie des saints qui l’actualisaient était pour moi, était la voie qu’il me fallait prendre si je voulais rester vrai avec moi-même dans toutes mes relations. Etre « l’ami du pauvre » a pris doucement corps en moi. La pauvreté que je rencontrais en moi pouvait être transformée par la pauvreté de Jésus dans l’Evangile. Nous avions à affronter les bousculements de « mai 68. » Je comprenais que des « mondes » s’affrontent ! J’ai entrepris en 1974 de faire une licence de théologie à l’institut catholique de Paris, tout en continuant mon travail. C’est dans ce contexte, que nous avions vécu une célébration de confirmation des personnes handicapées présidée par l’évêque de Beauvais Mgr. Stéphane Desmazieres. C’est ainsi qu’il est entré en action dans ma vie. Après la célébration, nous prenions le repas ensemble et il me demandait d’où je venais, et vers ou j’allais. Je lui parlai alors des cours de théologie que je recevais à l’institut catholique de Paris. Le Père Stéphane fut très intéressé et, connaissant mon itinéraire, il me proposa de lui constituer un dossier relatant mon parcours et les études que j’avais entreprises. Il allait à Rome en visite ad limina et il emportait mon dossier. A son retour, il nous fit cette confidence : le Cardinal Garonne, Préfet des séminaires, à qui il présentait ce dossier lui répondit : « Cette communauté dont vous me parlez, si elle vous demandait un prêtre, que feriez-vous ? » La réponse était claire : « Je lui en donnerais un ». « Eh bien, dit le cardinal, il s’en présente, ordonnez les ! » Quand Mgr Desmazières a rencontré le Pape Paul VI et lui a présenté ce dossier, il lui a répondu : « Je sais que les séminaires de France sont vides, mais les prêtres viendront par ailleurs. » En revenant dans le diocèse, Mgr Desmazières était confirmé qu’il fallait faire avancer cette marche vers l’ordination sacerdotale. La décision fut prise alors de rejoindre le Grand séminaire de Reims avec la dernière année de formation des futurs prêtres. Le programme fut le suivant : Séminaire de Reims pendant une semaine, une autre semaine en insertion pastorale, j’étais à Clermont en raison de l’hôpital psychiatrique, et je demeurais dans ma communauté d’insertion. La perspective de ma vie se précisait et je comprenais mieux le parcours effectué jusque-là. Je suis arrivé dans cette communauté de pauvres après deux essais de vie religieuse. Le discernement au sacerdoce était opéré par le P. Poulain supérieur du séminaire de Reims. Je fus ordonné diacre en juin 78 à Clermont et ordonné prêtre le 8 septembre1978 à l’église St Paul des Sablons de Compiègne. Après la célébration ma mère a saluer l’évêque à la sacristie. Celui-ci lui posa cette question : « Gilbert, votre fils, l’avez-vous consacré à Dieu ? » Ma mère, très émue, lui dit : "Monseigneur, je vais vous dire quelque chose que je n’ai jamais dit à personne. Quand je portais Gilbert, mon mari était parti à la guerre, alors je me suis tournée vers Dieu ou vers la Sainte Vierge et je leur ai dit : « Si vous faites revenir mon mari, celui-là, (c’était de moi dont il s’agissait,) je vous le donne. » L’évêque malicieusement lui répliqua : « Votre mari est-il revenu ? » Bien sûr répondit ma mère." Grâce à Dieu, c’était la première fois que ce souvenir revenait à l’esprit de ma mère ! Cependant quelle mystérieuse Providence conduit chacun !

J’irai par-delà les déserts/ Les sables brulants des vipères/ Les sommets de solitude/ Les fourrés d’incertitude/ J’irai lâcher tous mes oiseaux/ Et balancer mes idéaux. /

Si Jésus est devenu pour moi l’ami du pauvre, il me fallait le découvrir mieux dans les pauvres. Prendre conscience que Jésus pauvre, était dans le pauvre que je suis, était un merveilleux chemin. J’avais pris conscience qu’Il était en moi quand je discernais sa Présence d’amour qui se donnait dans la Paix, dans la Vie, dans la Joie de son action en moi. C’était une ouverture vers la nature, vers la lumière, vers la beauté de l’amour, c’était une ouverture de l’âme, comme une respiration. Le lien entre la pauvreté ontologique de notre être, et la Passion de Jésus qui est venu nous sauver, est une lumière. Il y a un lien entre l’accueil de ma pauvreté et l’action de Jésus qui me sauve. Il me faut laisser Jésus être l’ami du pauvre en moi pour le découvrir aussi chez les autres. Si je peux « relire » sereinement mon histoire blessée, c’est parce que Jésus est venu la visiter par sa Passion. Il est venu me rejoindre dans ma vie, pour me retrouver ensuite dans mon humiliation, et me tirer de mon néant. Si mon être, profondément blessé, a été guéri par Jésus, il demeure vulnérable. Sans la présence de Dieu, le monde égoïste, orgueilleux, jouisseur, dominateur en moi reprend très vite le dessus. Ce monde-là crucifie le pauvre qui se cache en moi. C’est Dieu en Jésus, qui vient prendre ma défense. Pour moi, être l’ami du pauvre, nécessite que je sois l’ami de Jésus qui délivre le pauvre. J’ai conscience que le plus beau cadeau que je peux faire au pauvre, c’est Jésus, qui le délivre en faisant advenir en lui le monde de l’Amour et de la Vérité qui s’y trouve caché.

Que les gardes prennent garde !/ Je ne crains plus leurs échardes/ A travers la cité, j’irai/ Plus loin que les lieux désolés/

C’est une grâce d’être structuré dans le message de l’Evangile. Jérémie, par une parole reçue il y a bien longtemps, m’aide à me comprendre : « Et je mettrai ma loi dans leur cœur. » Il me faut toujours être branché à ma source qui est Dieu en vérité, pour retrouver la paix. Je comprends pourquoi la vie spirituelle des personnes handicapées me tient tant à cœur. Pour entrer dans la vérité d’une vie évangélique et demeurer dans un bon équilibre humain, la communauté reçoit des pauvres. Le domaine religieux est alors bien enraciné dans la réalité humaine authentique, et elle expérimente la vie. La grâce nous est habituellement communiquée par les sacrements. Nous reconnaissons que nous pouvons aussi recevoir la grâce par la voie de l’illumination intérieure. Le Christ est venu dans la chair pour manifester l’amour de Dieu. En lui seul l’amour divin s’est pleinement incarné, afin qu’à nouveau, nous puissions participer à sa vie. Par son Incarnation, le Christ s’unit d’une manière nouvelle, mystérieuse, à l’univers créé. Il le renouvelle de l’intérieur et le conduit à son achèvement. Ma vie de prêtre fut un bouleversement et en même temps c’était une continuité. Il y a là une telle rencontre entre Jésus vivant au cœur du pauvre et Jésus célébré dans l’Eucharistie ! Didier montre son cœur et dit : « Je prie pour toi ». Je sais que sa prière est précieuse pour Jésus. Quant à Christiane, après la communion, elle s’arrête devant l’autel, immobile, et ayant bien réfléchi elle s’écrie : « Je t’aime. »

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Là, je t’offrirai mes amours, Les mandragores ont exhalé leur parfum… Et à nos portes, toutes les délices, les nouvelles comme les anciennes. Mon bien-aimé, je les ai gardées pour toi.

C’est dans la relation de Jésus avec les pauvres que j’ai le plus appris sur ma pauvreté et celle des autres. La relation avec Jésus et avec les pauvres a toujours été liée pour moi. Jésus s’est fait pauvre pour me rejoindre, il me donne des pauvres pour que je puisse paisiblement accueillir ma pauvreté ! Avec les pauvres je me « sens » bien, comme avec Jésus. Là où j’avais été « inadapté, » face à la différence de niveau social et culturel depuis mon enfance, une porte s’ouvre grâce au Christ Jésus. Rencontrer Jésus dans le pauvre, c’est laisser André me rejoindre dans la pauvreté de ma personne, là où je suis en communion avec la personne de Jésus. Après la communion André me chante à l’oreille « Gilbert mignon. » Il n’y a pas distance entre la communion avec Jésus et la communion avec André. Si je le croise dans la rue après, nous demeurons au niveau de cette communion. Rencontrer Jésus dans le pauvre, c’est rejoindre Alain dans sa vulnérabilité à l’hôpital. La manière dont il m’accueille me révèle alors la manière dont Jésus crucifié me regarde. Il trouve en moi le réconfort qui est le fruit d’une amitié réelle, quel bonheur de nous recevoir et d’être en présence. Dans l’angoisse de son cœur, dans le dénuement de ses moyens d’expression, quelle épaisseur de communion se vit ! Dans son dénuement, Alain me révèle la qualité de relation que j’ai avec Jésus crucifié. Rencontrer Jésus dans le pauvre, c’est accueillir Georges dans son désir d’Eucharistie. Le désir et la confiance que je lis dans son regard, l’union que je sens chez lui entre Jésus et moi prêtre qui lui donne Jésus, est étonnante. En m’accueillant, j’ai conscience que Georges accueille Jésus, pour lui c’est très lié. Quand je lui donne la communion, en même temps que la joie d’accueillir Jésus, je sens sa joie de rencontrer celui qui lui donne la communion. Dans chaque expérience, le pauvre que je rencontre est en lien avec le pauvre que je suis et avec Jésus qui nous sauve par sa pauvreté. L’expérience de Caroline est pour moi surprenante. Elle aime Maurice qui est une personne handicapée et se laisse aimer par lui. Dans le cadre de la vie communautaire beaucoup d’occasions sont offertes pour la manifestation de ce lien. Je vois le « travail » de Maurice dans le cœur de Caroline qui peut, dans cette relation, rejoindre les aspects qui sont blessés dans sa vie. Je suis conscient que j’accompagne un mystère qui me dépasse, dans cette relation. J’essaie de reconnaître, d’authentifier le travail de l’Esprit Saint qui manifeste le salut de Jésus crucifié par Maurice dans le cœur de Caroline. Seul l’Esprit Saint est le maître d’œuvre. Cependant un regard de foi et de prudence est nécessaire pour que se réalise l’œuvre de Dieu. La confirmation de cela, pour avancer s’opère dans le silence pour attendre la lumière qui est toujours donnée. C’est au « travail » de Résurrection qui s’opère dans le cœur de Caroline que je discerne le rôle mystérieux de Maurice qui ne sait pas ce qui se passe en elle, mais qui bénéficie de l’œuvre de Dieu.

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