Samedi 19 août 2017 — Dernier ajout samedi 12 août 2017

c L’approfondissement de mon appel au service de Jésus, le long cheminement vers ma vocation.

C/ -C’est « divinement », grâce à Jésus, que pu réaliser la reconnaissance de mon être de pauvre et que l’épanouissement de ma personne a pu commencer à se reconstruire selon l’Evangile.

L’approfondissement de mon appel au service de Jésus, le long cheminement vers ma vocation. Le Père de Foucault a été important dans mon chemin de conversion au Sahara. Les petits frères de Foucauld ne seraient-ils pas plus adaptés à ma situation de pauvre que les Pères blancs ? J’étais au contact des petits frères de Foucauld et je me suis posé la question de mon appel liée à nouveau à ma condition de « pauvre ». Les Pères blancs étaient surtout de « milieu » plutôt bourgeois, cultivé, et je venais du monde ouvrier ! Il me fallait entreprendre un discernement pour avancer dans l’approfondissement de mon appel au service de Jésus. J’ai approfondi cela dans un dialogue avec les petits frères de Foucauld d’Alger et c’est ainsi que nous avons convenu de mon entrée chez eux, à Montbard, dès mon retour en France, pour un essai. Mon engagement militaire s’est terminé à Lille en avril 1963 et je me suis retrouvé dans le civil. Sans attendre je me suis rendu chez les petits frères de Foucault de Montbard. Je garde le souvenir de la grande image du Sacré Cœur dessinée par le Père de Foucault au Sahara peint sur le mur de la chapelle. A Montbard je travaillais chez un horticulteur de la ville, je repiquais des pensées et je me retrouvais bien dans ce travail tout simple, je me suis réconcilié là avec le travail manuel que j’avais dévalué. Six mois plus tard, le supérieur, D. Voillaume, me proposait d’aller faire des études plutôt que poursuivre chez les petits frères ! J’ai vécu douloureusement ce départ que je considérais alors comme un rejet des petits frères à mon égard.

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Il se trouve que de Ouargla je m’étais inscrit aussi à Bonnelles chez les Pères blancs pour commencer la formation à la rentrée 63-64. Je partis donc à Bonnelles, dans la région parisienne, le lieu de formation prévu pour les « vocations tardives » en octobre 1963 ! Nous étions trois dans la classe de rattrapage de latin qu’il fallait connaitre avant d’intégrer les classes de théologie qui se donnaient dans cette langue. Là se trouvait Gérard qui habitait le village de Trosly-Breuil dans l’Oise. Gérard invita plusieurs étudiants à venir passer le mois de septembre à l’Arche de Jean Vanier à Trosly. Il était déjà venu parler de l’Arche, cette Communauté nouvelle à l’Institut de formation des Pères blancs. Au mois de septembre, me suis retrouvé dans une communauté chrétienne qui vivait avec des personnes handicapées mentales au quotidien. J’aimais bien cette communauté. A sept heures du matin, serrés dans la petite pièce qui nous servait de chapelle, nous nous retrouvions pour la messe que célébrait PTP . Cependant je fus heureux de me retrouver, un mois plus tard, à la gare de Compiègne. J’avais fait ma « BA » et c’était fini, les personnes handicapées ne m’attiraient pas, l’Arche avait été pour moi une épreuve de foi car le ne connaissais pas les personnes handicapées, les assistants de l’Arche réalisaient avec eux une belle communauté de prière. Il fallait un grand regard de foi pour entrer dans ce mystère. Si d’habitude je me croyais « pauvre, » je me trouvais là devant des personnes beaucoup plus pauvres et démunies que moi ! Mais, la Providence en avait décidé autrement, il y avait une réalité supérieure qui les unissait ! Plus tard j’ai compris ce que PTP appelait la conscience d’amour des tous petits. Je trouve à nouveau dans Edith S. un bon appui pour interpréter ce passé : p. 79, Edith Stein établit une correspondance entre l’ordre des valeurs et le domaine de l’intériorité. Tout l’enjeu de la vie éthique est de répondre à une valeur en lui accordant en soi-même la place qui lui revient, le niveau de profondeur qu’elle requiert, car l’âme abrite des niveaux de profondeur. Ce qui va permettre d’éprouver le poids des valeurs, de les peser, et donc de déterminer la manière d’accueillir telle ou telle valeur, c’est « la compatibilité ou […] l’incompatibilité de ce qu’elle [l’âme] accueille en elle avec son être propre, si ses actions vont ou non dans le sens de son être. » La Science de la Croix (P. 80)

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L’expérience de l’Arche terminée, je suis allé à Kerlois dans le Morbihan, le grand séminaire des Pères blancs, pour faire de la théologie. Les cours étaient donnés en latin ! Avec beaucoup d’ardeur je me débrouillais au mieux pour ces études. Bien que j’aie de la peine à tout faire dans les programmes, j’aimais cette vie d’études, mais j’éprouvais une vraie difficulté avec l’Anglais ! Là, mon esprit avait là beaucoup de mal ! J’aimais l’histoire de l’Eglise, les cours sur Vatican II qui se vivait à cette époque. Je me souviens des parties de foot dans cette grande propriété, Le mercredi, jour de détente, j’avais choisi de visiter une personne handicapée à Hennebont. A Noel, Barbara qui était un personnage bien connu de l’Arche, m’envoyait les vœux de la communauté ! Cela deviendra important pour mon choix dans la suite de mon cheminement. La révolution de « mai 68 » se profilait à l’horizon et on en parlait pas mal ! Vers le mois de janvier, le supérieur du séminaire me convoqua pour me persuader qu’il me faudrait rejoindre le monde ! La surprise était grande. Que faisait Dieu avec moi après ces deux essais ? Je ne savais pas en quel lieu je pourrais aller. Il n’était pas question de reprendre mon travail de boucher charcutier, l’armée c’était fini ! En fait, la seule « chose » dont j’avais besoin était la messe quotidienne. Apres quelques réflexions, il m’apparaissait clairement que je devais aller à l’Arche à Trosly ou je retrouverais la messe quotidienne ! L’Arche s’est imposée à moi comme communauté chrétienne, et mon désir était de participer à l’Eucharistie quotidienne. Je suis arrivé à Trosly, sans prévenir, le 1er mai 1966, c’était par le train de minuit, comme à Montbard et à Bonnelles. Cette fois encore, je me suis dirigé vers la chapelle de la communauté de la place des fêtes à Trosly qui était toujours ouverte, pour y passer le reste de la nuit. PTP venait prier vers à sept heures du matin, il fut ravi de me revoir. C’est alors que j’ai commencé mes débuts à Trosly, d’abord au foyer de l’Arche. Rien n’avait changé depuis le stage, 9 mois auparavant ! Je me suis retrouvé pour dans cette communauté chrétienne qui vivait avec des personnes handicapées mentales. Dans la communauté, j’entendais parler de Jésus dans le pauvre et cela m’agaçait beaucoup car je ne voyais que bave, violence et autres réalités semblables ! Même si il y avait bien untel ou untel qui était gentil ! Par contre j’étais heureux d’être dans une communauté dont Jésus était le centre. Je passais mon temps à la chapelle dès que mon « travail » était terminé. C’est Jésus, comme « Ami du pauvre », qui s’est pour moi révélé assez vite. J’étais ce pauvre rejoint par Jésus. Jésus ne m’a pas révélé mes blessures et mes pauvretés, bien plus profondément il m’a montré son Amour et je l’ai reçu, c’était une expérience de découverte de moi-même tout autant que de Dieu.


J’aimais cette communauté, le matin nous nous retrouvions à la chapelle pour la messe célébrée par PTP. Très vite Monsieur Vanier, comme on l’appelait à l’époque, me demanda d’aller au Val Fleuri. Dès Septembre 1966, je me suis retrouvé au milieu de ces 35 hommes que l’on appelait « les garçons. » Il m’a fallu retrousser mes manches ! La violence qui sévissait dans ce château était surprenante. Là encore, il me fallait me débrouiller ! Devant la violence de Jean Pierre Balleur qui aurait pu tuer un assistant, je me tournais vers Jésus, dans la prière ! Je devais reconnaître ma pauvreté à l’école des pauvres de l’Arche, les synthèses étaient un lieu majeur de cette reconnaissance de ma pauvreté. Je pouvais relire ma vie et l’éclairer à partir des données que je découvrais. Il me fallait prendre une attitude adaptée face au mal dont souffraient les personnes, et travailler pour plus de justice et de vérité pour avancer ensemble dans la vie commune ! Nous travaillions avec Errol le psychiatre et d’autres personnes compétentes. A chaque « synthèse » que nous faisions pour des personnes handicapées, je m’interrogeais sur la nature humaine. Les personnes handicapées m’ont obligé à m’ouvrir à leur pauvreté et par le fait même à la mienne. J’avais la chance d’être dans une école de psychologie pratique avec les synthèses qui regroupaient les assistants et les spécialistes en psychologie et en psychiatrie. Petit à petit, grâce aux synthèses, une compréhension de la vie psychologique s’ouvrait devant moi. J’ai toujours été intéressé par la connaissance de soi, j’étais à bonne école. Je me souviens des synthèses sur Patrick Hermant ou je me retrouvais très fort dans sa faiblesse, même si nous étions très différents. Gérer le quotidien du foyer ne m’était pas difficile, et j’avais de bons espaces pour la prière. Le Père blanc qui m’accompagnait à Kerlois m’envoya une lettre me disant : « Nous venons d’ordonner quelqu’un comme toi ! » Cette parole m’a remise sur les rails du sacerdoce. Je rencontrais PTP régulièrement et je lui fis part de ce courrier ! C’est ainsi que j’ai repris la formation philosophique et théologique.
Le moment le plus important de ma journée à l’Arche était la messe. Si les personnes du foyer de l’Arche y participaient, il n’en était pas de même au foyer du Val Fleuri. Joseph, le dernier éducateur de l’ancienne équipe en place, avant que Jean ne prenne la direction du Val, faisait marcher la T.V. dès le retour du travail, à l’heure de la messe ! Vu son ancienneté et le « pouvoir » qu’il exerçait, il fallait composer avec lui et son ami Victor le jardinier ! L’ambiance du foyer changea quand Joseph quitta le val pour des raisons personnelles. C’est ainsi que le foyer devint plus paisible. La première prière du soir au Val fut un événement dont je me souviens encore. Nous avions préparé cette prière avec beaucoup d’attention, c’était nouveau et elle s’est bien déroulée ! A partir de ce jour-là, même si les violences n’étaient pas disparues complètement, ce ne fut plus comme avant. Nous avons transformé une partie d’un grenier pour en faire une chapelle avec la présence du Saint Sacrement. PTP venait alors au Val fleuri régulièrement et dans cette chapelle, il instruisait les personnes et les assistants de l’Evangile. C’était un moment de consolation pour tous. C’est ainsi que je pouvais relire mes attitudes devant le handicap des personnes. Je comprenais alors combien les événements du passé avaient une influence sur le présent ! Je faisais face à mes limites dans la reconnaissance des responsables de l’Arche, plus cultivés que moi et à qui les fonctions plus importantes étaient proposées. Ceux qui avaient plus de moyens intellectuels étaient plus facilement reconnus. Je ne parlais que le français, et nous étions sans cesse dans un brassage de pays ou l’Anglais était couramment parlé et ou les frontières de la langue se faisaient sentir. C’était à nouveau l’expérience de ma pauvreté, cette fois dans une communauté ou les « pauvres » étaient honorés. L’humilité m’était très nécessaire pour continuer paisiblement mon chemin.

En 1972, j’ai dû me former pour obtenir un diplôme d’éducateur spécialisé, nous avons entrepris, avec deux autres assistants, de suivre la formation dans une école d’Educateurs Spécialisés. Je garde de bons souvenirs de ces semaines passées sur les bancs de l’école de Neuilly-sur-Marne. Le stage que j’ai fait à l’hôpital psychiatrique de Clermont dans l’Oise m’a impressionné. Les responsables m’ont demandé si je souhaitais revêtir la blouse blanche des infirmiers. Ma réponse spontanée fut non, si c’était possible. Me retrouvant en « civil » au milieu des malades, l’un d’eux vint me voir avec son plus beau sourire : "Qu’est-ce que tu as fait ? J’étais dans un cas de conscience, ou je me cache dans l’anonymat des malades, ou je dis que je suis éducateur ! Optant pour la vérité face à cette personne, l’effet fut immédiat : C’était comme si une porte se refermait devant moi, les signes de la maladie sont immédiatement revenus sur son visage. Cela m’a bouleversé !
Je passais alors mes repos à accompagner le P. Marie en conférence et en cours à Paris car je pouvais ainsi bénéficier de son enseignement ! PTP faisait des cours aux étudiants de l’Abbaye d’Ourscamp au foyer de la ferme le samedi, je les appréciais beaucoup. Il y avait ainsi une belle harmonie entre mon travail à l’Arche, la vie en communauté et mes études. J’étais comblé par tout ce que je découvrais et qui me permettait de mieux me connaître, avec mes capacités et mes limites. Je découvrais que si la dimension « intellectuelle » était nécessaire, le sens affectif était un lieu de connaissance de soi très important. Il rejoignait la « conscience d’amour » dont parlait beaucoup PTP . Ces apports me permettaient de rejoindre mon intériorité, ma personne. Par cette ouverture spirituelle, je me suis « bâti » à partir de cette intériorité, dans ma relation à Jésus et aux autres, en privilégiant la dimension affective, intérieure. Par ce chemin, je prenais conscience que mes relations en communauté étaient positives si elles se situaient sur le plan personnel et cordial ! Je restais très vulnérable quand la confiance venait à manquer ou que tout simplement l’autre était moins sensible à cet aspect affectif, était plus rationnel-intellectuel. Je crois que je rejoignais par-là les « personnes » handicapées qui avaient moins de moyens intellectuels et qui « fonctionnaient » plus avec le cœur !
Du point de vue de la structure de la personne, Edith Stein, met en évidence ce qu’elle nomme le « sens affectif situé au centre de l’être et qui est l’« organe destiné à appréhender l’étant dans sa complétude et dans sa spécificité. » (Vie chrétienne de la femme, p. 182.) C’est par cet organe que nous entrons en contact avec l’intériorité des biens et des personnes : en un mot avec notre environnement spirituel. « Le sens affectif « appréhende la signification que l’être d’autrui revêt pour le sien propre (…) et des créations impersonnelles. » Nous avons attribué au « sens affectif » une importance considérable pour l’organisme tout entier de l’être psychique. Il a une fonction cognitive essentielle, il est le centre où la réception de l’étant se mue en une prise de position et en un acte personnel. Mais il ne peut s’acquitter de sa fonction sans la coopération de l’entendement et de la volonté. Sans le travail préliminaire de l’entendement, il ne parvient point à un résultat cognitif. L’entendement est la lumière qui éclaire son chemin […]. Ses propres mouvements ont besoin d’être contrôlés par l’entendement et guidés par la volonté. […] Là où l’entraînement de l’entendement et la discipline de la volonté feront défaut, la vie du « sens affectif » sera agitée et ira à la dérive » (p.183)

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Le lien entre le « religieux » et le « psychologique » dans la vie des personnes handicapées est subtile ! Nous pouvons entrer dans un chantage affectif et religieux très facilement et de manière particulièrement déguisée. « Ton copain, c’est Franco » (psychiatre), me disait Jean Claude Lefèvre avec beaucoup d’agressivité quand il était en colère. Il avait bien compris que les synthèses faites avec le Dr. Errol Franco l’obligeaient à sortir de son « personnage religieux » pour grandir dans la vie fraternelle ! Nous étions ensemble de bons « amis » et il nous fallait beaucoup de vérité pour ne pas entrer dans une attitude religieuse qui aurait été servile en cachant la réalité de la vie communautaire. Si nous grandissions dans la vie théologale, il nous fallait grandir aussi au plan de la vie en commun. Quand j’écoute quelqu’un qui est dans la détresse, je sais que Jésus l’aime, qu’Il l’a sauvé et qu’en Lui il déjà tout est réconcilié. Cependant au niveau psychologique il faudra beaucoup de temps pour le guérir de tout ce qui encombre encore son esprit, ses souvenirs et sa mémoire. Plus la blessure a été grande plus la compréhension de l’autre est profonde. Je peux dire aux gens blessés que je rencontre : votre blessure vous aidera à comprendre la blessure des autres. Parler ainsi c’est être « sorti » du traumatisme de la misère. C’est la fréquentation de Jésus qui m’a ouvert un chemin de guérison, le chemin de la Résurrection. Alors j’ai pu commencer à le suivre et ainsi à devenir moi-même.
L’Evangile, la vie de Jésus et celle des saints qui l’actualisait était pour moi la seule issue si je voulais rester vrai avec moi-même. Faire le point de ces douze années passées comme assistant de l’Arche mériterait beaucoup plus de temps. Etre « l’ami du pauvre » a pris très doucement corps en moi. C’était après deux essais de vie religieuse que je suis arrivé à Trosly. Par ailleurs, au plan psychologique, le docteur Lamarche était un bon guide au milieu des bousculements de « mai 68 », il me donnait d’aller toujours vers l’essentiel, la connaissance de Jésus et de l’autre quel qu’il soit. La douceur et la tendresse du PTP était très impressionnante. Il privilégiait toujours la relation, le lien avec les personnes et avec Jésus et Marie. La pauvreté que je trouvais en moi pouvait être transfigurée par la pauvreté de Jésus dans l’Evangile. C’est beaucoup plus tard, comme prêtre, que j’ai vraiment découvert la présence de Jésus dans les pauvres avec Christian de Job. C’est la même présence de Jésus que je retrouvais dans ceux qui m’étaient confiés dans mon ministère. « Jésus dans le pauvre », j’ai pu appréhender ce mystère. J’ai d’abord compris que les pauvres avaient besoin d’être évangélisés par Jésus ! C’était aussi mon histoire !
J’ai entrepris en 1974 de faire une licence de théologie à l’institut catholique de Paris, tout en travaillant. Je prenais conscience dans ces études, que l’enseignement qui était donné-là, était bien différent de celui que j’avais reçu jusqu’alors ! Je n’étais pas forcement en accord avec certaines idées qui émanaient de mai 68 ! Comment était-il possible que deux « mondes » s’affrontent ainsi ? Le PTP et le P. Marie m’aidaient à faire l’équilibre. Il me fallait seulement ne pas manifester trop fort cette différence de point de vue ! Je choisissais l’écrit comme mode de validation, je pouvais ainsi être en sécurité. C’est dans ce contexte, que nous avions à l’Arche la célébration de la confirmation des personnes handicapées présidée par l’évêque de Beauvais Mgr. Stéphane Desmazieres. C’est ainsi qu’il est entré en action dans ma vie. Après la célébration, nous prenions le repas ensemble au Val Fleuri, et il me demandait d’où je venais, et vers ou j’allais. Je lui parlai alors des cours de théologie que je recevais à l’institut catholique de Paris, tout en travaillant. Le Père Stéphane fut très intéressé et, connaissant mon itinéraire, il me proposa de lui constituer un dossier relatant mon parcours personnel et les études que j’avais entreprises, pour avancer avec moi. Il allait à Rome en visite ad limina et il emportait ainsi d’autres dossiers. A son retour, il nous fit cette confidence : le Cardinal Garonne, Préfet des séminaires, à qui il présentait les dossiers lui répondit : « Cette Arche dont vous me parlez, si elle vous demandait un prêtre, que feriez-vous ? » La réponse était claire : « Je lui en donnerais un ». « Eh bien, dit le cardinal, il s’en présente, ordonnez les ! » Quand Mgr Desmazières a rencontré le Pape Paul VI et lui a présenté nos dossiers, il lui répondit : « Je sais que les séminaires de France sont vides, mais les prêtres viendront par ailleurs ». En revenant dans son diocèse, Mgr Desmazières était confirmé qu’il fallait faire avancer notre marche vers l’ordination sacerdotale. Marc P. de l’Arche et moi-même avions été retenus sur les cinq candidats présentés.

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La décision fut prise alors de nous envoyer au Grand séminaire de Reims avec dernière année de formation des futurs prêtres. L’année suivante, notre programme était le suivant : Séminaire de Reims pendant une semaine aux études, une autre semaine en insertion pastorale, j’étais à Clermont en raison de l’hôpital psychiatrique et je demeurais à l’Arche qui demeurait ma communauté d’insertion. La perspective de ma vie à l’Arche se précisait et je comprenais le parcours effectué jusque-là. Le discernement au sacerdoce était opéré par le P. Poulain supérieur du séminaire de Reims, Nous fumes ordonnés diacre en juin 78 à Clermont et ordonné prêtre le 8 septembre1978 à l’église St Paul des Sablons de Compiègne. Après la célébration, Jean Vanier a emmené ma mère à la sacristie pour saluer l’évêque. Celui-ci lui posa cette question : « Gilbert, votre fils, l’avez-vous consacré à Dieu ? » Ma mère, très émue, lui dit : "Monseigneur, je vais vous dire quelque chose que je n’ai jamais dit à personne. Quand je portais Gilbert, mon mari était parti à la guerre, alors je me suis tournée vers Dieu ou vers la Sainte Vierge et je leur ai dit : « Si vous faites revenir mon mari, celui-là, (c’était de moi dont il s’agissait), je vous le donne ». L’évêque malicieusement lui répliqua : « Votre mari est-il revenu ? » "Bien sûr répondit ma mère". Grâce à Dieu ! C’était la première fois que ce souvenir revenait à l’esprit de ma mère, heureusement ! Cependant quelle mystérieuse Providence conduit chacun !

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Si mon appétit des recherches psychologiques était fort, c’est dans le domaine religieux que je me trouvais le plus à l’aise. Jésus est devenu pour moi l’ami du pauvre, il me fallait encore découvrir Jésus dans le pauvre. Ai-je conscience que Jésus pauvre est dans le pauvre que je suis ? Non. J’ai conscience qu’Il est en moi quand je discerne sa Présence d’amour qui se donne dans la Paix, la Vie, la Joie de son action en moi. C’est le rapport à quelqu’un d’autre (Autre) qui me rejoint, qui m’élance vers plus de profondeur. C’est une ouverture vers la vie, vers la lumière, vers la beauté, vers l’amour, vers la nature, c’est une ouverture de l’âme. C’est comme une respiration. Je reconnais Jésus dans le pauvre en moi et dans l’autre, quand je fais le lien entre la pauvreté ontologique de notre être, celle qui nous habite tous, et la Passion de Jésus venu nous sauver. Il y a un lien entre l’accueil de ma pauvreté et l’action de Jésus qui me sauve. C’est après toute cette élaboration que je peux découvrir mon appel à l’Arche : Laisser Jésus être l’ami du pauvre en moi, pour le découvrir désormais chez les autres. Si je peux « relire » sereinement mon histoire blessée, c’est parce que Jésus est venu la visiter par sa Passion. Il est venu me rejoindre d’abord dans ma vie, pour me rejoindre ensuite dans mon humiliation et me tirer de mon néant. Si mon être profondément blessé a été guéri par Jésus, il demeure vulnérable. Sans la présence de Dieu, le monde égoïste, orgueilleux, jouisseur, dominateur en moi reprend très vite le dessus. Ce monde-là « crucifie » le pauvre qui se cache en moi, mais c’est Dieu en Jésus, qui vient prendre ma défense. Pour moi donc, être l’ami du pauvre, nécessite que je sois l’ami de Jésus qui délivre le pauvre. J’ai conscience que le plus beau cadeau que je peux faire au pauvre, c’est Jésus, qui le délivre en faisant advenir en lui le monde de l’Amour et de la Vérité qui se trouve caché en lui. La vie sacramentelle m’a aidée à tenir bon, je m’aperçois maintenant que je me suis structuré avec le message de l’Evangile et la nourriture de la vie sacramentelle. C’est dans ce domaine que je pouvais le mieux m’épanouir. Une parole de Jérémie reçue il y a bien longtemps, m’aide à comprendre mon fonctionnement : « Et je mettrai ma loi dans leur cœur. » Il me faut toujours me brancher à ma source qui est Dieu en vérité, pour retrouver la paix quand cela était nécessaire. Quand je relis ainsi mon histoire à l’Arche, je comprends pourquoi la vie spirituelle des personnes handicapées et celle de la communauté m’a autant tenu à cœur. L’Eglise, la communauté telle qu’elle est reçue dans la vie des saints, la vie apportée dans cette Eglise par les sacrements me parait indispensable pour un bon équilibre humain. Dans la situation et la culture dans laquelle je vivais, ce lien était pour moi indispensable. Ce domaine « religieux » bien enraciné et expérimenté dans la vie, j’aime encore lui trouver une confirmation : P. 97…Edith Stein rappelle que la grâce est habituellement communiquée à l’homme par les sacrements. En effet, tout en reconnaissant qu’un homme peut recevoir la « grâce […] par la voie de l’illumination intérieure » et que, par conséquent, Dieu n’est pas lié aux sacrements, elle ajoute que « personne ne peut exiger cela comme un droit, et personne n’est légitimé à s’exclure volontairement de l’Église sous le prétexte de cette possibilité. » Par-là, elle honore au plus haut point la mission de l’Église visible qui est précisément « de rendre visible la forme extérieure de la grâce du Seigneur, de conserver et d’annoncer sa Parole, d’administrer et de distribuer les moyens de grâce choisis par Lui, les sacrements ». À partir de sa propre expérience, Edith Stein ne saurait séparer la rencontre décisive avec la personne du Christ de son adhésion à l’Église catholique. Le Christ est venu dans la chair pour manifester l’amour de Dieu, puisqu’en lui « seul l’amour divin s’est pleinement incarnés », afin « qu’à nouveau nous puissions participer à sa vie. En ceci réside la cause et la fin de sa venue dans le monde ». Tout en indiquant que le « mystère de l’Incarnation et le mystère du mal sont étroitement liés » Edith Stein considère que « le péché et la nécessité du rachat qu’il implique » n’est pas « le seul motif de l’Incarnation ». Fondamentalement, « Dieu est venu […] pour nous relier à lui ». L’habitation de Dieu dans la chair manifeste conjointement l’alliance irrévocable que Dieu scelle avec les hommes en Jésus-Christ (Rm 8,35-39) et la vocation originelle de la création telle que le Verbe incarné en dévoile la beauté en l’assumant : à savoir être l’épiphanie de la lumière divine. Par son Incarnation, le Christ s’unit « d’une manière nouvelle, mystérieuse à l’univers créé dont il est le modèle originel et dans lequel il est descendu pour le renouveler de l’intérieur et le conduire à son achèvement ».

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- La vie sacramentelle et la vie en présence de Dieu est pour moi un « moyen » divin pour ressusciter avec le Christ Pauvre et vivre avec les pauvres.
A la fois ma vie de prêtre fut un bouleversement et en même temps c’était une continuité.
Je suis donc passé du statut d’assistant à celui de prêtre de l’Arche. A la fois ma vie de prêtre fut un bouleversement et en même temps c’était une continuité. J’étais à l’époque nommé responsable diocésain du SCEJI et aumônier à l’Arche. PTP était bien présent à Trosly, ce qui orientait mon ministère à l’Arche dans les villages de Cuise, de Pierrefonds, de Breuil, d’Attichy et aussi à Compiègne. Nous ne formions, avec ces différents « lieux » qu’une Communauté de l’Arche à l’époque. Comme « prêtre de région » et ensuite « prêtre de la zone Europe du sud, » j’étais bien occupé. Le contexte de l’époque était si différent de celui d’aujourd’hui ! Il me faudrait parler de la manière dont les pauvres de l’Arche m’ont transformé. Cela s’est fait de manière souterraine. Certes il y a bien eu l’un ou l’autre événement, où j’ai pris conscience de manière très réelle de la Présence cachée de Jésus dans les plus démunis. J’ai été aussi le témoin du cheminement de tant d’assistants dans cette réalité. J’ai servi la Paroisse de Notre Dame de Neuffontaines : L’Arche y était bien implantée et c’était une grande joie à l’Eucharistie dominicale de constater le rayonnement des personnes handicapées et la joie des paroissiens de pouvoir ainsi prier ensemble. Que de fois les paroissiens me font l’éloge de ceux qu’ils connaissent bien : Pierrot, que devient-il ? Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu, il est si délicat pour moi !" Ma joie est aussi de célébrer quotidiennement l’Eucharistie dans la communauté de l’Arche. Une vingtaine de servants d’autel se « disputent », chaque jour, la joie d’une proximité de l’autel. Quelle présence de Jésus ces personnes sont porteuses : « C’est beau ça ! » me dit souvent Pascal. Il y a là une telle rencontre entre Jésus vivant au cœur du pauvre et Jésus célébré dans l’Eucharistie ! Didier montre son cœur et dit : « Je prie pour toi ». Je sais que sa prière est précieuse pour Jésus. Quant à Christiane, après la communion, elle s’arrête devant l’autel, immobile, et ayant bien réfléchi elle s’écrie : « Je t’aime ».

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Cette expérience m’a beaucoup appris, c’est dans la relation à Jésus et avec les pauvres que j’ai le plus appris sur ma pauvreté et celle des autres. La relation avec Jésus et avec les pauvres a toujours été liée pour moi. Jésus s’est fait pauvre pour me rejoindre, il me donne des pauvres pour que je puisse paisiblement accueillir ma pauvreté ! Avec les pauvres je me « sens » bien, comme avec Jésus, je me sens à l’aise. Il me reste à progresser avec « l’altérité » de l’autre. Je ressens là encore ma pauvreté, mais je sens aujourd’hui en moi une plus grande ouverture et un meilleur accueil ! Là où j’avais toujours été « inadapté, » face à la différence de niveau social et culturel depuis mon enfance, une porte s’ouvre grâce au Christ Jésus. Aujourd’hui, rencontrer Jésus dans le pauvre, c’est laisser André St. me rejoindre dans la pauvreté de ma personne, là où je suis en communion avec la personne de Jésus. Après la communion André me chante à l’oreille « …Gilbert mignon. » Il n’y a pas distance entre la communion avec Jésus et la communion avec André. Si je le croise dans la rue après, nous demeurons au niveau de cette communion. Rencontrer Jésus dans le pauvre, c’est rejoindre Alain R. dans sa vulnérabilité à l’hôpital. La manière dont il m’accueille me révèle alors la manière dont Jésus crucifié me regarde. Il trouve-t-il en moi un réconfort qui est le fruit d’une amitié réelle, quel bonheur de nous recevoir et d’être en présence. Dans l’angoisse de son cœur, dans le dénuement de ses moyens d’expression, quelle épaisseur de communion se vit ! Dans son dénuement, Alain me révèle la qualité de relation que j’ai avec Jésus crucifié. Rencontrer Jésus dans le pauvre, c’est accueillir Georges dans son désir d’Eucharistie. Le désir et la confiance que je lis dans son regard, l’union que je sens chez lui entre Jésus et moi prêtre qui lui donne Jésus est étonnante. En m’accueillant, j’ai conscience que Georges accueille Jésus, pour lui c’est très lié. Quand je lui donne la communion, en même temps que la joie d’accueillir Jésus je sens sa joie de rencontrer celui qui lui donne la communion.
Dans chaque expérience, le pauvre que je rencontre est en lien avec le pauvre que je suis et avec Jésus qui nous sauve par sa pauvreté. L’expérience de Caroline est pour moi surprenante. Elle aime Maurice et se laisse aimer par lui. Dans le cadre de la vie communautaire beaucoup d’occasions sont offertes pour la manifestation de ce lien. Je vois le « travail » de Maurice dans le cœur de Caroline qui peut dans cette relation rejoindre les aspects qui sont blessés dans sa vie. Je suis conscient que j’accompagne un mystère qui me dépasse, dans cette relation. J’essaie de reconnaître, d’authentifier le travail de l’Esprit Saint qui manifeste le salut de Jésus crucifié par Maurice dans le cœur de Caroline. Seul l’Esprit Saint est le maître d’œuvre et cependant un regard de foi et de prudence est nécessaire pour que se réalise l’œuvre de Dieu par la confirmation pour avancer ou dans le silence pour attendre la lumière. C’est au « travail » de Résurrection qui s’opère dans le cœur de Caroline que je discerne le rôle mystérieux de Maurice qui ne sait pas ce qui se passe en elle mais qui bénéficie aussi de l’œuvre de Dieu.

Vos témoignages

  • Michel 2 juillet 2015 09:32

    Père Gilbert, je suis tombé sur votre témoignage ’par hasard’ et tiens à vous dire à quel point ce que vous écrivez m’éclaire sur l’être humain dans ses aspects fondamentaux. D’autant plus, il m ’est évident que votre expérience est authentique et vous permet d’unifier votre personne entière pour la Gloire de Dieu dans le don de votre sacerdoce.

    Avec la Sainte Vierge et Son Fils Jésus, qui avaient vécu leur humanité en Dieu, je rends grâce avec vous !